Ce soir, à l’heure où Hervé sort de son lieu de travail, il est dans la merde et grandement soulagé. Juliette constate immédiatement que quelque chose ne tourne pas rond chez son père. Après tout elle est sans doute celle qui le connaît le mieux, ils vivent seuls tous les deux depuis des années maintenant, donc il y a peu de chance pour qu’elle se trompe. Quelque chose ne tourne pas rond ce soir. Hervé s’installe sur le canapé club, fourbu mais avec l’œil qui brille.

« Ma chérie, aujourd’hui c’est un jour historique. »

Bon, définitivement Juliette ne s’est pas trompée.

« Je me suis fait virer de mon boulot. C’est pas grave, on a de l’argent devant nous, mais il faut envisager l’avenir. Et notre avenir c’est aujourd’hui qu’il se dessine. Mais pour que tu comprennes bien tous les enjeux, je voudrais être certain que tu saches où l’on va. Tu as 14 ans, tu es capable de comprendre tout ça. »

Juliette a rarement vu son père aller ainsi droit au but sans se perdre dans des circonvolutions plus ou moins compréhensibles ou poétiques.

« Allez ma puce, fais-moi un petit topo géopolitique de la région ces dernières années. »

Ah oui quand même, son père lui a toujours fait confiance concernant son apprentissage scolaire, et même s’il reste sceptique sur les méthodes éducatives, il y a belle lurette qu’elle ne lui a pas récité une leçon… Mais la surprise passée, Juliette commence son exposé, tandis que papa se sert un petit whisky.

« Donc, nous vivons dans la province de Rhône-Alpes Authentik, fondée en 2037, suite aux élections européennes qui ont vu la victoire du mouvement MERB-écologie. Ce parti a donc comme promis proposé un référendum sur l’instauration d’un revenu de base de 1150 euros, sans condition pour toute personne de plus de 16 ans.

— 950 au début, et ça a augmenté depuis.

— Mais quand même, ça fait pas beaucoup…

— Cela dépend de plusieurs paramètres ma chérie… Et c’est cumulable. Continue.

— Ok. La majorité des régions a accepté, sauf quelques-unes dont la nôtre. D’où la création de provinces autonomes, ici Rhône-Alpes Authentik. Mais on a bien fait non ? On est bien plus riches que les autres nous ! Les régions alentour ayant accepté le Revenu de Base sont revenues au Moyen-Âge, alors que nous avons prospéré.

— Ça, c’est l’histoire telle qu’on veut que tu la conçoives. La réalité serait toute autre en fait.

— Ah bon ?

— Oui, et il est temps que tu saches ce qu’il en est vraiment. »

Hervé boit une gorgée de Whisky, croise les jambes et Juliette est tout ouïe.

« Nous avons refusé le Revenu de Base. Nous avons pensé à juste titre que si nous continuions à produire, et davantage que les autres provinces car leur temps de travail, donc leur production, allait diminuer, nous serions les rois du pétrole ! Et c’est ce qui est effectivement arrivé. N’oublions pas que les votes ont été très serrés dans les provinces alentour… Beaucoup de gens n’étaient pas convaincus par le Revenu de Base. En tout cas ils ont décidé d’en profiter : ils ont pour la plupart continué à travailler pour augmenter leur niveau de vie. Et puis petit à petit les choses se sont amorcées. Certains ont diminué leur temps de travail, souvent ceux qui avaient un boulot pénible, sans grand sens pour eux. Puis d’autres ont voulu libérer du temps pour faire de la musique, s’occuper de leurs enfants… Mais surtout beaucoup en ont profité pour monter leur projet ! Des projets pas toujours rentables, loin s’en faut, mais personne ne se retrouvait à la rue alors la pression devenait très relative ! De notre côté tout allait bien : nos voisins ayant augmenté leur pouvoir d’achat mais produisant moins, ils importaient de chez nous à fond ! Alors nous nous sommes développés, avons construit des routes, des immeubles cossus, des grandes maisons, de plus grands centres commerciaux qu’avant ; enfin bref, le monde que tu connais ma fille. Du moins ses vestiges…

— Oui, parce que tu dis toujours qu’on est foutu !

— Je crois oui. Nous avons trop sacrifié au “progrès”. Nous sommes allés à l’inverse du sens de l’histoire.

— En étant de plus en plus riches ?

— Oui et non… nous étions riches, oui, mais tout le monde a investi en masse, fait des crédits… Et les provinces voisines ont évolué. Leurs habitants ont vite compris que si c’était pour continuer à vivre comme avant, le Revenu de Base, ça ne servait à rien ! Tu te souviens de mon cousin François ? Le producteur de spiruline ? C’est un bon exemple. J’aurais dû l’écouter pendant qu’il était encore temps. Il a abandonné son travail qu’il qualifiait de boulot de merde et trouvé un petit bout de terrain. Il travaillait beaucoup pour ça et regrettait de ne pas avoir de temps pour autre chose. Et puis quatre enfants à nourrir quoi. Donc des heures supps hors de sa serre. Le Revenu de Base a tout changé pour lui. Il a trouvé d’autres camarades qui eux aussi avaient des envies de retour à la terre. Ils ont donc créé une petite communauté, un lotissement écologique et vertueux. Un bâtiment principal, avec une grande cuisine, un restaurant, une grande buanderie, des chambre d’hôtes, une salle de spectacle et de cinéma, un espace jacuzzi hammam et sauna… Chaque famille vit dans une petite maison adaptée à ses besoins. Il y a tout ce qui faut pour se nourrir : élevage, maraîchage, ruches, spiruline, une immense forêt comestible… Mais ils ne vivent pas en vase clos : tout le monde peut venir passer du bon temps chez eux. Et ils achètent à l’extérieur ce dont ils ont besoin. Il y a également de petites entreprises qui se sont installées chez eux. Tout l’argent gagné sert à faire tourner tout ça. Et des communautés comme celle-ci, il y en a plein ! On est loin du Moyen-Âge non ?!

— Et dans les villes ?

— Les villes ont aussi appliqué les mêmes fondamentaux, avec leurs particularités évidemment. Il y a eu une vague de “villages verticaux” fonctionnant en collaboration. Les appartements vides ont été réhabilités et occupés, on a quasiment arrêté de construire. Grâce au télétravail, les campagnes abandonnées ont retrouvé de la vie, les petites échoppes ont réapparu. Les seniors se sont regroupés en colocation, ce qui a libéré une multitude de grandes maisons plutôt conçues pour des familles que pour des veufs solitaires…!

— Mais ils les mettaient où toutes leurs affaires s’ils avaient moins de place ?

— Et bien, au lieu de s’agrandir toujours plus au détriment de la verdure et des pauvres, les gens ont décidé de moins accumuler d’objets, l’économie circulaire s’est développée. Ils ont beaucoup moins acheté neuf ! D’où nos usines de fabrication qui ont fermé au fur et à mesure… Tout cela a fonctionné pour une seule raison. Les élus ont communiqué sur une seule chose : « De quoi avez-vous vraiment besoin ? ». L’idée était de dire qu’avec ce nouveau système et les dramatiques enjeux écologiques en présence, mieux valait que chacun se pose cette question philosophique qu’attendre passivement qu’un dictateur vienne leur imposer ce dont ils auraient besoin ! Plus le temps avançait, plus les gens se rendaient compte qu’au fond leurs envies se limitaient à peu de choses mais fondamentales. Par exemple toi, qu’est-ce qui est vraiment important pour toi ?

— Mon papa, ma maman, mes copains, jouer, manger les bons petits plats de mamie, dessiner, me promener et courir dans le jardin, écouter des histoires, des chansons, danser !

— Voilà c’est ça. C’est ça les fondamentaux ma fille. Et en grandissant on oublie tout ça. Et c’est ce qu’ils ont retrouvé là-bas. Ils ont diminué naturellement les achats d’objets inutiles, la publicité n’existe presque plus… Le Revenu de Base leur a permis de comprendre une chose fondamentale : ils ont eu d’un coup TOUT LEUR TEMPS ! Et c’est là que la révolution a commencé. Avec le temps libre, tout ralentit. On prend le temps de réparer, de prendre soin des choses et des gens. Le burn-out est un fléau chez nous, là-bas les enfants de ton âge n’ont jamais entendu ce terme. Les gens ont été de moins en moins malades, il y a moins de violences. On roule moins vite en voiture, on utilise beaucoup le vélo, il y a bien moins d’accidents… Ils mangent bien mieux et se régalent ! Les terres sont des forêts aux multitudes de goûts et de couleurs ! Tu te souviens du film avec les petits animaux qui volent ?

— Les oiseaux ? Il y en a là-bas ?

— Oui, plein !

— Et pourquoi on n’y va pas papa ?

— Parce que l’on n’a plus le droit de sortir. Notre conseil provincial, suite à la fuite de nombreux concitoyens, a érigé un mur infranchissable. Il y a quelques années encore on pouvait venir nous voir, maintenant c’est étanche dans les deux sens. Beaucoup ont tout perdu et vivent dans la rue. Comme nous peut-être…

— Alors, comment on va faire maintenant ?

— On va passer de l’autre côté.

— Mais tu m’as dit que c’était impossible de passer le mur ?

— Dangereux, pas impossible. Je ne peux pas prendre le risque que tu te fasses arrêter… Par contre, on va passer par le fleuve.

— Le fleuve ? Mais comment ?

— Pourquoi crois-tu que je te paye des cours de plongée depuis des années ?! »

Le réveil d’Hervé sonne à 4h du matin. Il entend pour la dernière fois le flash d’information qui commence, comme tous les précédents et les suivants, par les variations boursières. Le peu de personnes susceptibles de le croiser et les caméras de surveillance n’y verront que du feu : il arrivait souvent qu’il soit appelé la nuit pour une pseudo-urgence au travail. Les appareils de reconnaissance faciale pourront envoyer son signalement : il est autorisé à sortir après 1h. Mais il y a quelque chose de différent en cette nuit de pleine lune. Hervé porte un gros sac sur son dos. Juliette pèse son poids, d’autant plus qu’elle a la consigne de ne pas bouger et qu’un poids mort pèse davantage encore sur les dorsaux. Mais son père a tout prévu. Lors des séances obligatoires de sport qu’impose sa mutuelle aux plus de 45 ans sous peine de ne plus être couverts correctement, il a mis le paquet sur la muscu ces derniers mois. « Tu fais le beau pour draguer les petites jeunes » lui a dit son ex-femme. Très bien, c’est une bonne excuse… Il est d’attaque pour porter ses 42 kilos d’amour infini. Il entonne « The sky lit up in the city of lights » pour se donner du courage, jusqu’au quai où les attend leur matériel de plongée. Ils arrivent, c’est pas trop tôt quand même. D’autant plus qu’il lui faut encore une bonne dose d’énergie pour ce qui les attend. 12 kilomètres à contre-courant. Il sait qu’ils peuvent le faire, ils sont prêts. La petite a compris les enjeux, sa curiosité a pris le dessus sur tout le reste, maman comprise. Les lumières de la rive droite scintillent, dessinant un message codé qui semble leur dire au revoir. Adieu ma vie, adieu mon pays. À bientôt peut-être, quand l’histoire te rattrapera.

Ça y est. Ils sont partis. Trop facile. Au début en tout cas. Continuer le plus loin possible. Sans lumière bien sûr, mais aussi sans matériel personnel qui puisse être repéré. On avance, c’est une évidence. Mais avant la dizaine de bornes, cela devient bien difficile pour Hervé. Il est à bout de forces. Juliette l’aide au mieux mais il sent qu’il perd pied. Il commence à voir flou, se retourne et aperçoit la lune au-dessus de l’eau. Une belle lune comme il ne l’avait plus vue depuis bien longtemps, noyée autour de ses concurrentes artificielles… Les notes de « Where is my mind », hallucinations d’un plongeur qui déraille sur les riffs lancinants des Pixies, l’auront décidément suivies jusqu’au bout…Et voilà. Plus rien. Juste le regard désemparé de sa fille, son trésor.

Beginning to see the light. Le réveil. Une douce musique. Une lumière tamisée. Les jambes engourdies, un appareil sur le nez qui envoie de l’air, un lit… Hervé se réveille, il comprend vite. Il est à l’hôpital. Il a été rattrapé, il est vivant mais foutu, c’est clair. Puis un éclair de lucidité : ma fille ! Où est-elle ? Il crie, hurle son prénom jusqu’à voir apparaître deux femmes en blouse bleu ciel qui se précipitent sur lui. « Tout va bien Monsieur, vous venez de sortir d’un coma de quelques heures, votre fille va bien, c’est elle qui vous a amené jusqu’ici ». Hervé comprend. Juliette n’a pas pu faire autrement que le ramener. Merde. Il était certain d’y arriver.

« Qu’est-ce que vous allez faire de moi ?

— La même chose qu’aux autres, vous aider à vous requinquer, avec un bon petit repas déjà. »

Un bon petit repas. La bonne blague. Les petites barquettes dégueux de l’hôpital, il les connaît, ça n’a rien d’un « bon petit repas ».

Mais la dame en bleu revient avec un large sourire et un plateau riche et coloré. Devant l’air étonné d’Hervé, l’infirmière Nora ne peut que donner des explications.

« Petit plat préparé avec les produits issus des potagers collectifs municipaux »

Mais qu’est-ce qu’elle raconte ?

« Non mais je suis où là ?

— Vous êtes au centre hospitalier universitaire de Saint-Etienne-sur-Furan.

— Comment ça ? On y est arrivé ! On est passé de l’autre côté !

— Je ne vois pas de quoi vous parlez… » C’est le moment que choisit Juliette pour faire son apparition, accompagnée de son large sourire et de larmes de soulagement.

Nora explique alors comment sa Province s’est emparée de l’opportunité du Revenu de Base pour transformer complètement une ville à l’abandon et ses alentours. Les nombreux chômeurs ont pu rejoindre l’ambitieux dispositif de potagers municipaux créé par la mairesse d’alors. La ville a récupéré toutes les terres de la proche région, mis en place une université de l’agriculture et de la biodiversité. Des milliers de personnes ont été formées, de l’ouvrier agricole à l’ingénieur. Des dizaines de micro-fermes ont fleuri, et autant d’épiceries pour vendre leurs produits en ville. Chacun travaille en fonction de ses possibilités. Saint-Etienne-sur-Furan est alors devenue la 1ère ville auto-suffisante d’Europe. Et il y aura forcément au moins une de ces fermes qui pourra accueillir un nouvel arrivant dans un premier temps…

« D’accord, c’est génial, dit Hervé qui se rend compte que les informations qu’il détenait étaient bien en-deçà de la réalité, mais pour le reste ? Comment vit-on ? »

Nora lui donne alors une vue d’ensemble de la société qu’il trouvera immédiatement très réjouissante. Il a alors une pensée émue pour son vieux cousin François et sa famille qu’il imagine très épanouis dans ce contexte…

« Ayant davantage de temps et quasiment plus de pression financière, les étudiants ont pu continuer à apprendre, se former. Ils mettent réellement leurs compétences au service de la collectivité. Ils le font d’autant plus volontiers qu’ils savent que la société va leur rendre. Les retraités pauvres n’existent plus. On a pu remarquer que les jeunes gens continuaient à (presque) travailler à plein temps… alors que plus l’on avance dans l’âge, plus le temps de travail diminue, jusqu’à ne presque plus travailler, du moins selon sa motivation… et encore, le terme “travail” a changé radicalement de sens. On a profité du temps pour se réapproprier la cité. Les transports doux ont repris le dessus sur la voiture, la campagne d’isolation des habitations a été une belle occasion de colorer des immeubles qui avaient bien besoin de voir les stigmates grisâtres de la période industrielle disparaître ! »

Hervé sent qu’il n’est pas au bout de ses surprises. Il va se requinquer, il le sait. L’hôpital a beaucoup évolué également. Ce n’est définitivement plus le temps des asiles. La prévention, la baisse de la pollution et du stress en général, conjugués aux progrès de la médecine…

Le néo-réfugié repense à tout ce qu’ils ont laissé derrière eux. L’appartement, la voiture, le scooter, est-ce que tout ce confort va lui manquer ? Mais le pincement au cœur arrive lorsqu’il pense aux amis, aux collègues, à la famille, tous ceux restés là-bas. Et il réalise que c’est tout cela, les moments partagés, qui vont sans doute cruellement lui manquer. Les fondamentaux, ce qui est vraiment important. Mais l’essentiel est en route, son avenir et celui de sa fille. Et même si rien n’est jamais acquis, il ne voit vraiment pas comment ils pourraient ne pas vivre une nouvelle aventure passionnante. L’aventure de l’Homme en harmonie avec son monde.

olivier.gardon@laposte.net

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