Vraiment, me disais-je en glissant les pièces d’argent dans mon porte-monnaie, quand je me rappelle l’amertume de cette époque, quel remarquable changement de caractère un revenu fixe peut apporter !
Virginia Woolf, Une chambre à soi, octobre 1928

Enfin ensemble ! Irène contemple tendrement le nourrisson dans ses bras.

— 20 jours déjà qu’elle est née ! dit-elle en se tournant vers sa fille Marguerite, assise à côté d’elle sur le canapé.
Un léger bourdonnement devant la fenêtre indique le passage d’un drone mesurant la qualité de l’air.

C’est l’après-midi.

— Ça fait longtemps ! poursuit Irène. Tu ne peux pas savoir combien je suis fière de toi et heureuse que ton accouchement se soit si bien passé. Tu as eu de la chance que la péridurale soit arrivée au bon moment. Passer plus de 15 heures à avoir des contractions qui se rapprochent est tout simplement épuisant. Elles deviennent toujours plus fortes. Et le moment crucial est encore devant toi où tu auras besoin de toutes tes forces.
 — Ah, oui, je ne l’oublierai jamais ! s’exclame Marguerite. Trois poussées et elle sort, je n’y croyais pas ! Les sages-femmes ont été géniales, nous avions la maternité pour nous ! Hier soir, il n’y avait hormis nous que deux autres couples à l’entrée, et tout le monde a dû passer par le circuit de désinfection. Les papas avaient le droit d’assister à l’accouchement, mais devaient repartir chez eux après. Quand Souleymane est parti, je me sentais bien seule sans lui, sa présence et la musique m’avaient bien détendue. Les sages-femmes ont fait de leur mieux pour me garder sur mon petit nuage rose, mais ce n’était pas très gai, les restrictions ont pesé sur l’ambiance. Heureusement que nous avons pu téléphoner et filmer, mais ce n’est pas pareil. Puis l’allaitement a commencé tout de suite. J’ai simplement voulu que tu sois là, maman, j’avais besoin de tes conseils. Toi, tu as déjà vécu tout ça.

Marguerite travaillait comme correspondante pour un centre de communication spécialisé sur la musique africaine. Souleymane l’avait rencontrée lors d’une tournée de concerts de jazz afro-funk. Peu après, ils s’étaient mis en ménage.

En arrivant chez sa fille, Irène découvre dans la cage d’escalier une fée balayeuse nouvelle génération déposant des jets désinfectants sur les rampes en décrivant d’élégantes spirales.
La robotique de nettoyage s’était imposée un peu partout suite aux pandémies passées. La récente pandémie a été rapidement maîtrisée par un confinement de trois semaines, mais les mesures de distanciation et de protection sanitaire des dernières années avaient modifié profondément le système économique, sociétal et politique.

Ah, les pandémies. Elle se souvient surtout de la première, celle qui avait donné le là.

En janvier 2035, Irène avait tout juste 24 ans. Elle venait de s’installer dans un nouvel appartement à Paris avec son bureau de traduction et d’écrivain public. Depuis quelques mois, elle était en couple avec Henri, un journaliste de musique. Elle l’avait rencontré par le biais d’une amie en marge d’un grand festival de banlieue. Ils n’habitaient pas ensemble.
C’était un choix. Ils étaient un couple moderne et cherchaient à partager un quotidien “recomposé”. C’était une question qui les passionnait tous les deux. Ils étaient persuadés que ce mode de vie expérimental leur permettait de clarifier toutes les questions cruciales que ce quotidien leur imposait. Ils étaient prêts à relever le défi des solutions à trouver.

La vie d’Henri était faite de rendez-vous, de coups de fil, de déplacements et de séances sur Zoom. Ils avaient en commun une passion pour la musique. Ils adoraient écouter les nouveaux titres diffusés à la radio et sur les plateformes numériques à la mode et se proposer des sorties. Beaucoup plus casanière, Irène passait des heures à se concentrer sur le choix des mots, sur le sens qu’elle allait donner à telle tournure de phrase. Elle aimait le sentiment de satisfaction éprouvé à la dernière relecture.
Puis l’arrivée des enfants avait mis leur mode de vie à rude épreuve. Ils cherchaient à maintenir l’équilibre fragile du temps et de l’énergie consacrés aux tâches ménagères et à l’éducation des filles. Mais le souci de sauvegarder leurs carrières professionnelles respectives ne tarda pas à les ébranler.
La solution avait consisté à rééquilibrer leurs emplois du temps en faisant appel à une assistance extérieure. Les vacances étaient le moment rêvé pour se retrouver en famille et récupérer du déficit de sommeil.
Cette solution avait cependant l’inconvénient de peser lourdement sur leur budget et de les obliger à s’investir davantage dans le travail. À l’époque, c’était grâce à l’argent prêté par leurs parents respectifs, aux primes et crédits d’impôt du gouvernement qu’ils avaient réussi à surmonter les creux de vague, et maintenir leur mode de vie choisi.

Puis il avait fallu tout revoir de fond en comble en février 2045. Du jour au lendemain, le confinement avait coupé court aux échanges physiques, à la vie sociale, au travail, aux commandes, aux missions, aux déplacements, aux rentrées d’argent. Il avait duré de longs mois. Irène et Henri rencontrèrent des difficultés accrues pour se retrouver ensemble. Ils tenaient à s’accorder sur la manière de continuer à se relayer dans l’éducation de leurs filles.
Face au développement rapide de traducteurs automatiques performants, Irène avait entamé une reconversion professionnelle en professeur d’allemand. Elle avait été affectée à trois collèges différents.
Irène et Henri avaient dû apprendre à composer avec le nouveau virus. C’était comme attraper une grippe, leur avait expliqué un communiqué de presse. Le virus pouvait se réveiller au moindre stress. Le gouvernement avait mis en place une formation obligatoire de deux semaines sur la « gestion du temps décéléré » que tout le monde était censé suivre avant la fin de l’année afin de se préparer au télétravail.
Leur rythme de vie avait considérablement ralenti, mais le télétravail, lui, s’était sensiblement intensifié. Il affectait leur énergie et leur enthousiasme disponibles pour la vie en famille.
Lorsque Henri était tombé malade en décembre 2045, Irène avait vu l’horizon familial de nouveau s’assombrir. Le burn-out avait accentué sa tendance à l’asthme, et le petit rhume ne tardait pas à atteindre les bronches.
 — Tu peux demander des indemnités journalières à l’assurance maladie et prendre soin de toi, l’avait-elle supplié. Mais avec son sourire habituel il lui avait lancé :
 — Ne t’inquiète pas, Irène, tout ira bien. Je me reposerai un bon coup, occupe-toi des filles surtout.

L’état d’Henri s’était amélioré à l’approche du printemps. Devant les incertitudes persistantes face à leur avenir économique, ils avaient décidé d’adopter un style de vie plus classique en s’installant ensemble.
De leur côté, leurs filles Marguerite et Leila en avaient profité pour donner libre cours à leur créativité et à leur fantaisie. Elles s’étaient adaptées rapidement à la nouvelle forme de scolarité qui alternait des jours à l’école et séances en classe sur écran à la maison.

La vie prolongée à la maison convenait au caractère d’Irène, elle appréciait le petit nombre d’élèves de ses classes et les cours à distance, même si elle était contrariée que son bureau soit en quelque sorte “réquisitionné” comme salle de classe, sans contrepartie financière du ministère de l’Éducation nationale.

Elle se souvint que c’est au détour d’une réponse de Marguerite que les nuages commencèrent à se dissiper.

Un jour, en préparant un extrait de « Zora la rousse et sa bande » pour un cours à distance avec ses élèves, Irène avait interrogé ses filles sur les idées qu’elles pourraient avoir pour leur avenir professionnel et les moyens pour arriver à pourvoir à leur propre subsistance.
Leila avait lâché : — Je serai ministre de l’Éducation nationale !
 — Et moi, je veux être maman ! avait annoncé Marguerite.

Irène lui avait objecté qu’être maman, ce n’était pas un métier et que cela ne permettait pas de gagner sa vie. Quelque temps après, au détour d’une manifestation pour les retraites, la réponse de Marguerite lui était soudainement revenue à l’esprit. La revendication d’une association des intermittents du spectacle portait sur l’instauration d’un revenu de base inconditionnel.
Une maman n’était-elle pas dans une situation comparable ? Irène se souvenait combien ce concept l’avait séduite par son caractère utopique malgré les critiques de ses collègues.
 — Mais quoi ? Les bébés que les mamans mettent au monde ne sont-ils pas nés comme des citoyen.ne.s libres ? N’est-ce pas la contrainte plutôt que le choix qui induit la paresse ?
La sensibilisation aux questions financières n’a‑t-elle pas fait ses preuves dans l’émancipation des élèves ? avait rétorqué Irène à une de ses collègues, professeure d’éducation monétaire citoyenne, lors d’une discussion d’intercours sur la question de la culpabilisation. Que les élèves étudient un concept comme le revenu de base inconditionnel leur apprend ce qui est nécessaire pour bien se débrouiller dans la vie, avait-elle ajouté.
C’est vrai aussi pour les élèves handicapés.
 — L’État devrait taxer les gains engrangés par le travail automatisé, avait soutenu son collègue d’histoire et géographie, très au courant du développement de nouvelles technologies. Avec les machines, le travail humain a changé de nature. Et regardez tout ce qui se fait maintenant avec les portables et les tablettes. Avec les compteurs numériques et les paiements dématérialisés, l’économie numérique est devenue source d’immenses revenus. Mais physiquement, nous sommes de plus en plus passifs et vulnérables, le virus ne fait que nous le rappeler. Pourquoi ne pas en tirer la leçon ? À l’école, nous sommes d’ailleurs les mieux placés pour le faire. Imaginez-vous un peu les services que pourraient rendre une taxe sur les paiements électroniques ! Elle permettrait de financer facilement un filet de sécurité pour tout le monde, en dehors de toute pandémie.

Irène avait eu raison de défendre sa position. L’enseignement de l’éducation monétaire citoyenne assurée par des professeurs formés en syndicalisme avait mené à une prise de conscience collective. En 2058, la statistique démontra un niveau élevé d’approbation de la population pour une micro-taxe sur les transactions financières électroniques. La pression exercée par les mouvements sociaux avait amené l’Assemblée nationale à l’élaboration du fameux de projet de loi sur le revenu de base inconditionnel.
Elle se souvint de l’émotion que cette nouvelle, qui tombait pile le jour de sa prise de retraite, avait suscitée en elle. Un beau cadeau, avait-elle pensé. Maintenant je peux m’occuper du jardin partagé et devenir grand-mère tranquillement.

— Allez, maman, on va se promener ! dit sa fille, l’interrompant dans ses pensées. Nous sommes enfin prêts !
Souleymane avait ôté son casque et déposé le djembé mis en sourdine par un tissu épais et sur lequel il avait tambouriné doucement des rythmes mélodieux pour sa fille.
Aujourd’hui, ils peuvent enfin compter sur un revenu de base inconditionnel, songe Irène en rendant le bébé à Marguerite.

agross@noos.fr

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